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Nouvelles
Récit

Euskaldunen Uhartea - L'Île-aux-Basques

par Joan Fontcuberta ©2003

Traduction de Jacqueline Gerday

Récit accompagnant l'exposition photographique au Centre d'art de Kamouraska


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      Il était une fois une île paradisiaque. Il était une demeure d’esprits et de héros, un bout de terre prodigieux réservé aux marins les plus braves. On l’appela l’Île-aux-Basques, parce que Basques étaient les premiers capitaines qui y jetèrent l’ancre. Quand l’infini était encore à portée de leur main, les fils de Tubal et d’Aitor mettaient le cap vers les Terres Neuves. C’était là qu’ils allaient affronter les plus grands animaux que recelait la mer. En un rituel toujours renouvelé de lutte et de mort, arrivait le moment crucial de mettre à l’épreuve l’effort et le courage. Et du féroce combat livré sur de traîtresses eaux, de monstrueuses baleines et de vaillants marins luttaient pour la survie des leurs. Après avoir traversé tempêtes et tourments, après d’obscurs pactes avec les sorgiñak et autres gardiennes des vagues, les embarcations basques traversaient la Grande Baie et pénétraient à travers l’estuaire jusqu’à aborder les côtes généreuses de la Nouvelle-Biscaye. Sur ces rives tempérées les attendait l’île hospitalière, leur île, qui baignée par le soleil paraissait un jardin fleuri. Oui, c’était des temps anciens, des temps de légendes et d’odyssées. N’allez pas croire que cette île qui vue obliquement du ciel présente la forme d’une txapela, d’un béret basque, soit le fruit de la fantaisie des bardes ou une histoire de taverne. Je vous assure qu’il s’agit d’un endroit parfaitement répertorié sur les cartes marines : latitude 48º 07’ N, longitude 69º 15’ O.

      Car le temps fuit, le torrent coule et l’eau du fleuve cherche son chemin vers le profond Océan, réceptacle terrestre d’une des clepsydres de Dieu. La mémoire, miroir de l’intelligence, qui fut appelée en basque oroitza, c’est-à-dire verbe occulte, parole universelle, livre intérieur dans lequel revivent les sensations et les images, la mémoire, donc, enfonce ses racines dans l’histoire de cette frange de terre. Laissez que de ma mémoire je laisse jaillir l’histoire des exploits de Michau d’Hoyarsabal, des Hoyarsabal de Ciboure, l’aventurier qui conduisit le plus d’expéditions vers l’Île-aux-Basques et dont les dons de navigateur sont comparables à ceux d’Intxaurraga de Bermeo, Arratia de Bilbao, Txindurza de Lekeitio, Pedro de Tolosa, Iruña de Donostia et Elkano de Guéthary. Mais avant de narrer la noble saga des Hoyarsabal, laissez que j’ébauche pour vous l’histoire de cette terre et de ses légendes. 

 

Histoires de Trois-Pistoles

      L’Île-aux-Basques est une des multiples îles qui, comme l’Île-aux-Lièvres, l’Île-aux-Oies, l’Isle-aux-Grues ou l’Île-aux-Pommes, s’éparpillent sur le cours du bas Saint-Laurent. De moindres dimensions que sa voisine, l’Île Verte, l’Île-aux-Basques est située en face de Trois-Pistoles, une ville paisible qui vit du tourisme et de ses fameux cours d’été d’immersion linguistique. De son port partent un transbordeur qui traverse véhicules et passagers d’une rive à l’autre, ainsi que des barques qui promènent les visiteurs qui cherchent à apercevoir les baleines. De fait, une compagnie de Trois-Pistoles fut la pionnière dans l’organisation de ce type de croisières touristiques qui actuellement prolifèrent durant l’époque estivale.

      La localité prend son nom d’un affluent du fleuve Saint-Laurent. La tradition raconte qu’en 1621 un navire du Labourd échoua à l’ouest de l’Île-aux-Basques. Dans cette zone de l’estuaire, la salinité est semblable à celle de l’océan. Les provisions d’eau douce s’épuisaient à bord. Deux marins et un officier mirent une barque à la mer afin de remplir quelques barriques sur la rive où débouchait une rivière voisine. Cependant que les marins s’occupaient à la tâche, l’officier sortit une coupe pour goûter l’eau, mais un brusque déséquilibre de l’embarcation fit qu’elle lui échappât des mains et s’enfonçât dans l’eau. L’officier, furieux, s’exclama : « Voilà trois pistoles de perdues! ». Et comme la rivière n’avait pas encore de nom, on commença à l’appeler Trois-Pistoles, nom qu’elle continue à porter de nos jours.

      La région non seulement est amoureuse de son paysage mais aussi de son passé, de sa culture et surtout de ses mythes. Les paroissiens se souviennent avec ferveur de comment leurs aïeux décidèrent de l’emplacement de l’église définitive, la cinquième érigée dans la ville, et dont on voit encore émerger les tours effilées entre les érables, les peupliers et les bouleaux. Une forte controverse était née à propos de l’opportunité de la construire dans la partie haute ou basse de la ville, ce qui impliquait un déplacement du développement urbain ainsi qu’un enjeu économique. Fatigué de tant d’indécision, le prêtre proposa une neuvaine pour demander au Ciel une solution au dilemme. Le neuvième jour au matin, à la grande surprise des paroissiens, un carré blanc de neige marquait le lieu exact. Ceci se passait en plein mois d’août ! En reconnaissance, on baptisa la paroisse Notre-Dame-des-Neiges.

      Mais le Seigneur des Ténèbres se réservait un fait prodigieux à ajouter à la chronique de la construction de l’église. Les travaux durèrent de 1882 à 1887. Un beau jour apparut un fort cheval noir comme le jais, d’une vigueur extraordinaire; personne ne savait d’où il venait. Évidemment on profita de la force de l’animal pour transporter les blocs de pierre depuis l’église abandonnée d’en bas vers la zone de construction. Quelqu’un suggéra que c’était une incarnation du diable, devenu docile grâce au harnais que lui avaient posé les anges. Pour cette raison, personne ne devait le débrider. Or, par malice ou incrédulité, l’un des maçons ne fit pas cas de l’avertissement. Le coursier, se voyant libre de toute attache, disparut pour toujours en laissant le travail inachevé. Pour cette raison, il manque toujours un bloc de pierre au sommet d’un des murs de l’église.

      Pour les amateurs de ces histoires populaires, Trois-Pistoles offre aussi l’occasion de visiter sa maison hantée. Celle-ci, tombant en ruines et à l’abandon, se dresse encore à l’ancienne entrée de la ville comme un défi aux plus sceptiques. Cette habitation, dont la construction remonterait à 1830, fut l’œuvre de Magloire Delisle et de ses frères, une célèbre famille de pilotes du Saint-Laurent. L’édifice servit d’auberge et de poste de relève des pilotes et des marins qui faisaient la route du Saint-Laurent, des individus aussi audacieux que querelleurs, prompts à la bagarre et à la soûlerie. Une nuit, une altercation finit en tragédie et un homme resta sur le carreau. Afin de ne pas alerter les autorités, il fut convenu d’enterrer le cadavre dans la cave. Les coupables établirent un pacte de silence. Mais, depuis ce temps, la victime n’a pas cessé de se retourner dans sa tombe et de réclamer l’inhumation de ses restes en terre bénie. Tel était le tumulte de ses protestations, de ses sanglots et de ses coups, qu’il fallut abandonner la maison. Aujourd’hui encore, les murs, toujours debout, continuent à raconter ce cauchemar à qui veut bien l’entendre.

 

Description géographique et histoire naturelle

      Il ne faut pas nous étonner si l’île, qui n’est séparée de ce littoral légendaire que par une langue d’eau de cinq kilomètres, soit elle aussi qualifiée de fantastique et de magique. Il convient de noter que cette distance se réduit vertigineusement à une centaine de mètres à marée basse, car les marées sont très prononcées dans l’estuaire du Saint-Laurent. Cette proximité fait qu’à marée basse ou quand les eaux sont gelées, l’un ou autre élan ou bien des renards osent traverser de la terre ferme à la zone insulaire pour aller enrichir la faune locale.

      L’île, dont le profil rappelle un béret, s’étire presque parallèlement à la côte. Sa longueur maximale atteint à peine deux kilomètres et sa largeur est de 400 mètres, quoique, à son extrémité inférieure et formant un angle droit parfait, un banc de sédiments fluviaux s’étende en forme d’aiguillon de quatre cents mètres de longueur que la marée peut recouvrir complètement. Les bois prédominent sur presque toute sa superficie, à l’exception d’une zone de prairies ondulantes à une extrémité et d’un étang d’eau douce au centre, lequel recouvre deux hectares. Le littoral qui regarde le nord présente des formations rocheuses escarpées tandis que la côte orientale, face à Trois-Pistoles, est beaucoup plus douce et présente de nombreuses anses qui permettent d’amarrer les embarcations.

      Géologiquement, l’île se situe dans le segment septentrional du système des Appalaches; géomorphologiquement, dans la zone du bas plateau du Québec oriental. Le substrat rocheux de l’île se présente comme une ceinture presque continue de roches sédimentaires formées de grès, de siltites et de plaques d’ardoise, souvent entrelacées et déformées par les plis et les scissures des failles. Ces roches, typiques des Appalaches, sont généralement le résultat de dépôts très anciens de limons et de boues argileuses qui, durant le Cambrien, entre 570 et 517 millions d’années, se trouvaient dans un océan appelé Iapetus. Ces matériaux, déposés dans le fond de l’océan, devinrent compacts sous la pression de sédiments accumulés, consolidés et lithifiés grâce au processus de diagenèse, et ensuite plus légèrement métamorphosés par les compressions dérivées des plis produits au moment de la constitution de la chaîne préliminaire des Appalaches.

      Quant au biotope végétal, il présente quatre zones clairement différenciées. Toute la partie centrale est boisée, principalement de pins et de sapins ainsi que de lichens et fougères abondants, quoique, au fur et à mesure que nous nous approchons de la rive nord, d’autres arbres font leur apparition, comme les conifères et les bouleaux. À l’intérieur de l’île, l’étang offre une végétation caractéristique des milieux humides et des marais peuplés d’iris et de certains lis, mais la plante la plus visible est la massette (Typha latifolia), dont le rhizome s’utilisait pour en faire de la farine. Les quenouilles de la massette trempées dans l’huile ou le pétrole servaient de torche pour illuminer les fêtes populaires. Elle était aussi connue comme « queue de chat » dans les milieux ésotériques et de sorcellerie; les sorgiñak réservaient cette plante pour un sortilège destiné à assurer la paix, la prospérité et le bonheur. En voici la formule : « Quand la lune est en phase décroissante, remplir une bourse d’amulettes de couleur blanche ou bleue, y mélanger le pollen de la plante appelée queue de chat avec des aiguilles de pin sèches et moulues, un morceau de bois pétrifié et une plume de colombe. Sceller la bourse, la consacrer et la charger. La porter dans une poche près du cœur. »

      La troisième zone de végétation spécifique de l’île correspond à la pointe sud, occupée par une prairie douce peuplée d’arbustes et de graminées, ce qui lui donne l’aspect d’un tapis multicolore à certains moments de la floraison. Finalement, le périmètre de l’île, dont la composition rocheuse favorise la présence d’algues vertes (telle que la laitue de mer, Ulva lactuca, qui est comestible), brunes (comme la spectaculaire Laminaria longicrucis, qui atteint cinq mètres de long) et rouges (telle la deleseria et la rhodimenia, qui ressemblent à des feuilles d'automne charnues). Les botanistes signalent aussi dans cet écosystème la présence de l’Ammophila champlainensis, le seul endroit du vaste Québec où on la connaisse, et la Viola adunca f. albiflora, qui est unique et ne se retrouve nulle part ailleurs dans le monde.

      L’Île-aux-Basques fut acquise en 1929 par la Société Provancher d’Histoire Naturelle du Canada, une organisation philanthropique dont la devise est : « J’aime, j’instruis, je protège ». Grâce à son initiative, l’île est aujourd’hui un parc naturel protégé, une réserve botanique (près de 400 espèces cataloguées) et un sanctuaire ornithologique (229 espèces différentes), parc auquel n’ont accès que les chercheurs et, pendant l’été, quelques touristes soumis à de nombreuses restrictions. Les oiseaux aquatiques y prédominent : différents types de mouettes argentées et de mouettes à manteau noir, le héron cendré, l’eider, le cormoran, les canards et le pélican. Parmi les oiseaux terrestres, on compte depuis le majestueux aigle royal jusqu’au minuscule colibri. Le reste de la faune n’a rien de particulier. Les entomologistes préviennent les nouveaux venus contre le terrible moustique maringouin, diptère de la famille des culicidés, qui fait des ravages à la tombée du jour. Comme en une représentation de ces discrets tableaux misogynes que nous offre mère Nature, les mâles se nourrissent de jus de plantes et ne gênent personne, mais les femelles, pourvue d’un aiguillon, piquent et sucent le sang. Leur salive contient un anticoagulant qui provoque prurit et gonflements. Malgré leur vol lent et sonore, leur agressivité et leur population excessive les convertissent en cruels ennemis. Rappelons simplement que le nom de Peaux-Rouges sous lequel nous connaissons les Amérindiens leur fut donné par leur découvreur, Giovanni Caboto, parce que les indigènes se recouvraient d’un onguent rouge qui éloignait les moustiques.

      Si les Basques choisirent cette île comme base d’opérations, il y a de cela cinq siècles, ce ne fut ni pour y observer les oiseaux ni pour se faire manger par les moustiques, mais en raison de l’abondance de cétacés dans les alentours. L’extraordinaire prolifération de baleines s’explique par la présence d’un courant naturel d’eaux profondes et froides qui s’étend entre le golfe de Saint-Laurent et l’embouchure du Saguenay, ce qui favorise la prolifération du krill, population de petits crustacés très nourrissants qui attire les mammifères marins. Autre avantage de l’endroit, les courants superficiels du Saguenay produisent un déplacement des masses d’eau vers la rive sud de l’île. Ce courant pouvait être mis à profit par les pêcheurs, qui ainsi n’avaient pas besoin de remorquer leurs proies : toutes étaient poussées de façon naturelle vers l’Île-aux-Basques. La dernière raison, et non la moindre pour en faire une base de pêche temporaire, était la disposition d’eau douce. En effet, à l’intérieur de l’île il existe un étang de plus ou moins deux hectares qui garantissait l’approvisionnement en eau potable.

      L’île avait été un établissement préhistorique durant la période sylvicole, entre 1 000 av. J.-C. et les années 1 500 de notre ère. Les excavations archéologiques démontrent l’existence d’installations indigènes bien avant l’arrivée de Hoyarsabal et des siens.

      Les Amérindiens établirent leurs campements sur la face sud de l’île, abritée des vents dominants du nord-est et bien exposée au soleil de midi. Il s’agissait de petits groupes de chasseurs-cueilleurs; ils y campaient au printemps et en été pour pratiquer la pêche, la chasse et la cueillette. Ce qui les intéressait surtout, ce devait être le phoque, car sa chair est riche en protéines et sa graisse facilement transformable en huile; de plus, la peau servait à confectionner des bottes et des vêtements imperméables. Ces premiers visiteurs devaient aussi chasser de petits animaux présents sur l’île, comme le lièvre, le porc-épic et le castor. En plus d’assurer la subsistance, l’île servait aussi d’escale et de lieu d’échanges. Comme elle se trouvait à la confluence de divers territoires appartenant à des tribus souvent hostiles, elle fut aussi la scène de combats. Pour les Amérindiens l’île s’appelait « Île de la Guerre ». Le nom actuel d’« Île-aux-Basques » lui fut donné par le missionnaire jésuite Henri Nouvel quand, en mars 1664, il campa dans l’île en compagnie de Montagnards et de Papinachois qui fuyaient les Hurons, et y reconnut les vestiges de la présence des visiteurs basques qui l’y avaient précédé.

 

La geste des Hoyarsabal

      Avant le départ, Michau et les autres officiers de bord recevaient la bénédiction sous les petits navires en forme d’ex-voto qui pendaient de la voûte de l’église. Si l’expédition était couronnée de succès, une partie des bénéfices revenait à la paroisse tutélaire. Des générations durant, cette cérémonie du départ avait eu lieu dans l’église qui couronnait le promontoire de Bordagain et qui avait une tour attenante utilisée pour la surveillance militaire et comme point d’observation baleinier. La rapide croissance du quartier d’Urragne, qui dévalait vers les zones basses, incita à construire en 1555 la nouvelle paroisse de Saint-Vincent, saint auquel Michau avait dédié son navire. Ciboure était née en opposition à Saint-Jean-de-Luz, dont les bourgeois interdirent longtemps l’entrée aux gens considérés de classe inférieure (les bohémiens, bateleurs, vagabonds et marins de condition inférieure). Ceux-ci allaient se réfugier à Ciboure, dans le port de Kaskarots. Au début du XVIe siècle, cependant, les deux villes voisines étaient devenues égales en dignité et leurs familles de notables rivalisaient par la splendeur de leurs demeures. À l’extérieur de l’église de Saint-Vincent, le cimetière recevait quelques défunts privilégiés; quelques pierres tombales gravées rappelaient les noms des baleiniers en compagnie desquels Michau avait fait la traversée.

      La mort était la conséquence probable d’un métier aussi risqué que celui de marin. D’intrépides aventuriers et d’infatigables pêcheurs virent leur vie fauchée par la masse rugissante et indomptable de l’océan, de cet océan dont ils tiraient des ressources, mais auquel ils finissaient souvent par offrir leur vie en tribut. Pour cette raison, quand non seulement la subsistance mais aussi la survie dépendaient des caprices de la nature, tous les efforts pour amadouer les éléments ne paraissaient pas vains. Marins et pêcheurs formaient donc une communauté profondément religieuse, et même superstitieuse. Dans leurs croyances survivaient des archaïsmes préchrétiens qui représentaient le dernier bastion de la mentalité populaire face aux nouvelles conceptions d’ordre religieux. Des éléments de caractère nettement chrétien, comme les médailles, les scapulaires ou les images pieuses, se mêlaient à d’autres de réminiscence païenne, comme les branches de laurier, les pièces de monnaie ou les queues de poisson. Il était impossible de sortir du port sans avoir invoqué Dieu, les saints-patrons ou l’Ama-Birgiña du lieu : depuis l’entrée du port jusqu’à l’arrivée en haute mer, béret en main, les pêcheurs élevaient au Ciel leurs prières, demandant de rentrer en vie et de faire bonne pêche. Si la mer devenait mauvaise, les familles dans le port avaient l’obligation d’allumer des bougies en invoquant d’invisibles protecteurs, d’enflammer des feux sur les tours et de faire sonner cloches et sirènes pour conjurer le danger. Dans certains endroits existaient des techniques prémonitoires spéciales; par exemple, à Bermeo on jetait à la mer du plomb fondu qui, en se solidifiant, adoptait des formes dont on faisait une lecture prémonitoire.

 

Les trois lames

      Quand du bateau on n’apercevait plus la terre ferme, l’équipage devait affronter seul les dangers de l’océan. Une légende très répandue était celle des trois lames. La tradition raconte qu’un harponneur noble et fort qui faisait le parcours des Terres Neuves fut apostrophé par une vieille femme à la sortie de la confrérie locale :

– Tu es bien chargé, plus qu’un homme n’en peut porter. Tu es tellement jeune et fringant que tu pourrais bien partager ta pêche avec moi. Ou te serait-elle si nécessaire que tu ne puisses porter secours à une pauvre vieille?
– La mer est assez généreuse pour nous nourrir tous, répondit le harponneur. 

      Et il déversa dans un panier la moitié de ses sardines, les partageant ainsi avec l’inconnue. Mais celle-ci ne fut pas satisfaite.

– À peine m’en as-tu donné la moitié… Est-ce donc toi le valeureux harponneur dont on parle tant dans ces parages? Je vois que ta générosité a des limites…
– Tu dois comprendre, ma femme et mes enfants m’attendent et ils ont faim…
Alors la vieille en colère lui cria :
– Prends garde au Diable! Quand tu verras s’unir le ciel et la terre, tu te souviendras d’Inesa de Gaxen.

      Et elle disparut par enchantement.

      Inesa était une puissante sorcière qui fréquentait Gratziana d’Irisarri et Arnalda de Leisa : toutes trois unissaient leurs pouvoirs et ourdissaient leurs maléfices. Elles décidèrent de châtier le harponneur lors de son prochain voyage en mer. Elles invoquèrent le dieu des tempêtes : le typhon se lèverait, le déluge serait aussi au rendez-vous et, quand le maléfice aurait atteint toute sa force, les trois sorcières se transformeraient en trois lames gigantesques et mortelles : les trois lames de la vengeance.

      La scène fut épiée par un mousse qui courut prévenir le harponneur et ses compagnons, mais personne ne le crut. Le navire prit la mer comme il était prévu vers les zones baleinières des Terres Neuves. Arrivé en haute mer, le navire jouissait de beau temps quand, tout d’un coup, d’obscurs nuages commencèrent à couvrir le ciel, poussés par un vent soudain. La tempête secouait l’embarcation, empêchant tout contrôle. Ces marins expérimentés résistaient, implorant le ciel pour que les trombes d’eau et la tempête faiblissent. L’angoisse se faisait interminable. Ils dirigeaient le bateau vers le creux des vagues afin de rester à flot. À peine croyaient-ils que le pire était passé quand un cri déchirant leur fit tourner la tête :

– Mon Dieu! Une lame énorme à tribord!

      Une masse d’eau gigantesque se lança sur le pont, détruisant le grand mât et lançant par-dessus bord les hommes et le gréement. Le harponneur comprit alors que le maléfice se réalisait et que le pire était encore à venir. Il parla ainsi à ses compagnons :

– Ceci n’est que la première des trois lames qui tenteront de nous faire naufrager. Nous ne les vaincrons que si nous luttons contre elles.

      Encouragés par ces mots, les marins sentirent que leur panique se transformait en rage et en furie. Mais un nouvel et formidable assaut contre la coque du navire se préparait déjà. Seuls le harponneur et le capitaine restèrent sur le pont, attachés au timon et tentant de maintenir le cap. Avec la deuxième lame, le capitaine fut happé par le courant furieux.

      Il était clair qu’une troisième secousse serait fatale pour ceux qui restaient encore en vie. Une idée vint à l’esprit du harponneur :

– Si les sorcières se sont transformées en lames gigantesques et meurtrières et si nous en finissons avec celles-ci, nous nous débarrasserons du même coup des sorcières et de leurs pouvoirs maléfiques. Nous devons attaquer la lame!

      Ils n’avaient plus rien à perdre. Ils se disposèrent donc à attendre la plus grande des trois vagues, celle qu’on pressentait encore. Armé de son meilleur harpon et accompagné de son timonier préféré, le harponneur mit à la mer la petite chaloupe qui servait à approcher les baleines. Le tangage était énorme sur cette frêle embarcation; ils furent à plusieurs reprises sur le point de perdre l’équilibre et d’être engloutis par les eaux furieuses. Bientôt un nouveau fracas se fit entendre au loin, qui avançait vertigineusement vers l’esquif.

      Tous les muscles en tension et le cœur battant à un rythme vertigineux, le harponneur pensa, comme souvent avant la bataille avec les monstres marins, que le sort en était jeté. Il recommanda son âme à Dieu et lui demanda de guider son bras fort et précis. Alors que la lame s’avançait sur eux, il lança le harpon vers ses entrailles et ferma les yeux en attendant sa fin. Comme par magie, la lame énorme s’évapora et à sa place apparut une mer d’huile. Le ciel s’éclaircit et un vent tiède permit que le navire rentrât au port. Au moment d’accoster, quelqu’un aperçut, flottant sur les eaux, le cadavre d’Inesa de Gaxen blessé d’un coup de lance dans la poitrine.

 

La pêche des Basques

      Michau de Hoyarsabal avait entendu raconter par ses aînés que les harpons en corne de renne découverts dans la grotte de Lumentxa à Lekeitio révélaient que la pêche se pratiquait déjà depuis des temps immémoriaux sur les terres basques. Il était difficile de préciser cependant quand avait débuté la chasse à la baleine. Le fait que sur les armoiries et les sceaux de nombreuses villes côtières (Biarritz, Hendaye, Fuenterrabía, Guéthary, Motriko, Bermeo…) apparaissent des embarcations à la poursuite du monstre marin, non seulement indique l’ancienneté de cette activité, mais aussi jusqu’à quel point elle a imprégné l’histoire et la culture basques. À partir du IXe siècle, grâce aux connaissances techniques en construction navale apportées par les Vikings et les Normands, la chasse à la baleine commença à s’organiser. Tout au long du golfe de Biscaye, entre Bayonne et Laredo, on édifia des tours où des vigies surveillaient l’horizon; dès qu’une baleine était en vue, divers esquifs à rames partaient à sa poursuite. Quand celle-ci était proche, les harponneurs tentaient de la tuer à coups de lance répétés; il s’agissait de la saigner jusqu’à l’épuisement, afin d’écourter son agonie et d’éviter les furieux coups de queue de l’animal blessé, capables de détruire les embarcations et de tuer les chasseurs. La proie était alors remorquée jusque sur la plage afin de procéder à son dépeçage. La viande était consommée fraîche ou se conservait dans la saumure pour être commercialisée; la graisse était fondue dans de grandes chaudières jusqu’à la transformer en huile lampante. L’huile de baleine favorisa une industrialisation à grande échelle : depuis le haut Moyen-Âge jusqu’à la Renaissance, c’était l’équivalent du pétrole actuel; on l’utilisait pour l’éclairage des villes et pour de très nombreuses autres applications (cosmétique, médecine, mécanique, imperméabilisation, etc.). Au XVIIe siècle, on commença à apprécier aussi leurs fanons, qui servaient entre autres à confectionner les baleines des corsets de femmes.

      La baleine devint donc le pilier de l’économie du Pays Basque, seulement dépassée par l’exploitation du fer. Quand les cétacés vinrent à manquer, les pêcheurs allèrent les chercher en Asturies, en Galice ou au-delà du Finisterre. Ces expéditions, de plus grande difficulté et de plus longue durée (elles pouvaient s’étendre sur trois ou quatre mois en haute mer) offrirent une expérience décisive pour la pêche en haute mer qui viendrait plus tard.

      Michau, cependant, n’assista jamais aux scènes de chasse côtières, car la diminution de la population des baleines (de même que celle des bancs de morue) due aux changements de l’environnement et à la persécution systématique, avait obligé à les rechercher sous d’autres latitudes. À partir du XVe siècle, les marins basques avaient entrepris la navigation fondée sur l’utilisation systématique de la boussole et des routiers, en plus des repères côtiers, de la sonde et de l’utilisation des marées et des courants; le développement de la cartographie et les progrès en astronomie viendraient aussi améliorer les systèmes d’orientation. Le pas décisif fut la conception des embarcations qui, partant d’améliorations de la caraque, aboutit à la nef basque, connue aussi comme le galion. Il s’agissait d’un bâtiment maniable, résistant et d’un fort tonnage, à deux ou trois ponts, à la mâture composée de baupré, mât de misaine, grand mât avant et mât d’artimon, mais dont la caractéristique essentielle était une proportion inédite entre les dimensions de la coque (largeur, profondeur et longueur) et l’élancement de l’étrave, qui atteignait généralement un tiers de la longueur. Grâce à ces proportions, les navires basques recelaient des cales beaucoup plus profondes que celles de leurs contemporains anglais ou vénitiens. Aux études des érudits viennent s’ajouter actuellement les informations révélées par les épaves récupérées par les archéologues sous-marins; il est donc possible de connaître en détail la morphologie de ces bateaux et d’admirer l’art révolutionnaire des chantiers navals basques et cantabres de l’époque. C’est avec des navires de ce type que les premiers voyages transatlantiques se réaliseront. Et les aïeuls des Hoyarsabal, toujours guidés par la recherche de la subsistance et non de l’aventure, entreprendraient des expéditions dans le Grand Nord, à Terre-Neuve, au Labrador, au Groenland et au Spitzberg. En 1412, déjà, une chronique islandaise signale l’apparition d’une flottille de vingt navires basques équipés pour la chasse au cétacé.

 

L’épopée baleinière

      Le XVIe siècle voit l'apogée de l’aventure baleinière basque, avec les expéditions vers les Terres Neuves (Terre-Neuve et tout le littoral canadien de l’Atlantique Nord) et une prédilection pour les emplacements portuaires de la Grande Baie (détroit de Belle Isle, qui sépare la péninsule du Labrador de l’île de Terre-Neuve). Quand en 1534 l’explorateur breton Jacques Cartier arriva sur ces côtes pour « découvrir » le Canada et prendre possession du territoire au nom du roi de France, il relata dans sa chronique qu’il y trouva de nombreux baleiniers et morutiers engagés dans une pêche frénétique. Dans l’esprit des Basques, il n’y avait aucune intention coloniale ou évangélisatrice, seulement commerciale. Au début, les pêcheurs faisaient la traversée atlantique à la recherche de la morue; puis ils se rendirent compte que la baleine aussi rapportait gros. La première mention documentée d’un bateau baleinier est de 1530; il s’agit de la Catherine d’Urtubie, avec un chargement mixte de morue et douze barriques de baleine, ce qui semblerait indiquer que la chasse à la baleine ne se pratiquait encore qu’occasionnellement lors de la pêche à la morue. Deux décennies plus tard, on équipait déjà des navires destinés spécialement à la chasse à la baleine.

      Ces voyages impliquaient une logistique complexe d’organisation et de finances, à laquelle participaient trois intervenants : les propriétaires qui apportaient le navire, les armateurs qui fournissaient le capital et organisaient l’entreprise, et l’équipage qui offrait la main-d’œuvre et qui, comme les précédents, était associé aux pertes et profits de l’entreprise. Il était coutume qu’un tiers du produit obtenu revienne à l’équipage, un quart aux propriétaires du navire et le reste aux armateurs. Le recrutement des officiers était à charge des propriétaires, qui devaient enrôler un premier-maître, un second-maître, un pilote, un calfat, un cambusier, un gardien, un chirurgien-barbier et un chapelain. Quant aux armateurs, ils se chargeaient de recruter l’équipage (marins, harponneurs, tonneliers, mousses, moussaillons, etc.); celui-ci provenait de toute la côte et même des ports de l’intérieur des terres. Très souvent des hommes originaires d'Egoalde et d’autres d’Iparralde se retrouvaient sur le pont du navire, même en temps de guerre entre les rois d’Espagne et de France. Mais aussi certains bateaux, procédant de l’une ou l’autre rive de la Bidassoa, profitaient parfois de leurs lettres patentes pour capturer des cargaisons basques « ennemies ». Les tensions politiques entre les monarchies européennes causaient aussi de graves dommages aux entreprises baleinières. Il n’existait pas de véritable flotte de guerre et quand la Couronne décidait d’entreprendre une campagne navale, elle réquisitionnait les navires et militarisait les équipages, ce qui causait un grand malaise dans la population côtière et portait un grave préjudice aux armateurs. La plupart des embarcations qui formèrent partie de l’Invincible Armada étaient basques et le désastre de 1588 eut de graves répercussions dans les pêcheries morutières et baleinières.

      La Marie de Saint-Vincent, le vaisseau commandé par Michau de Hoyarsabal, était de proportions modestes si l’on compare les vaisseaux du Labourd à ceux de Guipuzcoa. Le chargement des baleinières pouvait aller de 100 tonnes pour les plus petites à 700 pour les plus grandes et, en moyenne, le tonnage variait entre 250 et 400 tonnes. Un navire de 100 tonnes transportait un maximum de 400 barriques; un de 700 tonnes pouvait charger à bord plus de 2 000 barriques. Un galion d’envergure moyenne nécessitait le service d’environ quatre-vingts hommes; un des plus grands embarquait environ 130 membres d’équipage, desquels 100 étaient marins, 24 mousses et 6 moussaillons. On calcule entre deux ou trois mille personnes la population maritime occupée à la chasse à la baleine et à la pêche à la morue dans le détroit de Belle Isle. Pour l’ensemble des Terres Neuves, pendant les bonnes années de la deuxième moitié du XVIe siècle, la flotte basque pouvait compter plus de 100 navires et mobiliser entre 3 000 et 5 000 hommes. C’est un nombre comparable à celui des vaisseaux espagnols participant à la même époque au commerce hispano-américain dans le Golfe du Mexique. L’ensemble de la flotte baleinière basque pouvait rapporter chaque année jusqu’à 15 000 barriques de graisse de baleine. Si chaque barrique avait une capacité de 200 litres, l’Europe recevait annuellement des baleiniers basques près de trois millions de litres d’huile. Il s’agissait d’un commerce de haut rendement, une expédition réussie donnant 100% de profits sur l’inversion. Ces bénéfices avaient favorisé l’enrichissement de nombreuses familles de notables comme celle des Hoyarsabal. En revanche, les baleines s’en tiraient beaucoup moins bien. Selon nos calculs, une baleine de petite taille donnait de 20 à 30 barriques. Ainsi on devait tuer 500 cétacés par an.

      La traversée vers les Terres Neuves représentait une véritable odyssée et pouvait durer un mois et demi. Les bateaux, qui partaient généralement d’Euskal Herria, mettaient le cap à l’ouest; les courants les faisaient descendre vers les Açores, d’où ils mettaient à profit le courant du Gulf Stream qui les faisait remonter vers l’Amérique du Nord. Aux craintes ancestrales et aux risques naturels de la mer s’ajoutaient les maladies, tout spécialement le scorbut causé par une alimentation inadéquate. Les vivres devaient être soigneusement choisis et rationnés. Les provisions comprenaient du blé, du lard, des vesces, de l’huile, des fèves, de la moutarde, de l’ail, du vinaigre, du sel, de la morue, des sardines et du biscuit de mer (pain cuit deux fois pour qu’il dure plus longtemps); on emportait aussi de grandes quantités de vin et de cidre.

      Après les vicissitudes du voyage venait le moment du dernier défi : l’affrontement avec ces animaux gigantesques et imprévisibles. Et un dernier péril : le climat. Tout comme les bateaux des autres ports, la flottille de Hoyarsabal partait de Ciboure au printemps afin de pouvoir commencer la chasse au début de l’été. Pendant cette période on profitait d’une première vague de baleines de l’espèce Eubalæna glacialis (la baleine franche noire). Mais une autre espèce, la Balæna mysticetus (ou baleine franche boréale), migrait à travers le détroit de Belle Isle au début de l’hiver, bien après la disparition de la baleine d’été. Afin de profiter de cette seconde vague, les capitaines retardaient le retour dans le but de remplir les cales de tonneaux pleins d’huile. Cette attente, cependant, faisait courir le risque terrible de la prise des glaces, qui faisait éclater les coques et immobilisait les équipages. L’hivernage dans cette région était une condamnation à mort. En 1576-77, bloqués par les glaces polaires d’un hiver précoce, 540 hommes, dont on sait que 17 provenaient de Zarauz, y périrent de faim et de froid. Cet univers exclusivement masculin – soumis aux plus extrêmes conditions : la solitude, le froid et la faim – nous fait nous poser certaines questions sur deux des tabous de la nature humaine : l’homosexualité et le cannibalisme.

      Une fois les galions des Hoyarsabal arrivés sur l’Île-aux-Basques, les tâches étaient distribuées en fonction de la qualification des membres de l’équipage. On réparait les fours déjà installés sur le terrain ou on en construisait de nouveaux. On restaurait les abris utilisés lors des campagnes précédentes et qui servaient surtout aux tonneliers. La plupart des membres de l’expédition vivaient sur le navire et la pêche se déroulait le long de la côte, en partant toujours des bateaux à l’ancre. Les navires servaient d’entrepôts et comme moyen de transport en fin de saison. Mais on ne sortait pas en mer avec eux, mais avec de petites embarcations côtières, les fameuses chaloupes. Celles-ci étaient des embarcations très réputées pour leur vitesse, leur mobilité et leur capacité à faire face à tous les dangers, et aussi pour leur agilité quand il s’agissait de reculer, tourner, pivoter sur elles-mêmes à côté d’une baleine. Chaque navire avait un certain nombre de chaloupes à son bord, mais il était aussi fréquent d’en abandonner quelques-unes, coulées dans les ports, afin de les retrouver au printemps suivant.

 

Un dialogue de cultures

      Ce fut probablement l’excès d’embarcations dans la Grande Baie, qui décimait les populations de baleines, qui poussa certains capitaines, comme ceux du clan Hoyarsabal, à s’aventurer vers l’estuaire du Saint-Laurent et à entrer par cette voie fluviale jusqu’aux parages de l’Île-aux-Basques, dont ils comprirent tout le potentiel. À la même époque, un autre négoce lucratif commence à se faire jour qui induit à se déplacer vers l’ouest : le commerce des peaux. La fourrure du castor commence à être très appréciée et sa valeur compense le déclin de l’activité baleinière. Cette activité commerciale, qui allait s’étendre à la fourrure de martre, de loutre et d’élan, ne sera freinée que plus tard par l’implantation des colons français au Canada et l’imposition par Samuel de Champlain, le premier gouverneur du Québec, d’un monopole et privilège royal sur la distribution des fourrures. Ceci produisit évidemment de fortes tensions et même des affrontements armés et Champlain fut sur le point de périr aux mains de pêcheurs basques en colère, dont le complot fut découvert à temps.

      La famille Hoyarsabal était propriétaire d’une flottille d’au moins quinze baleinières. Après s’être approvisionné à Bordeaux, en 1584 Michau de Hoyarsabal, le patron de la Marie de Saint-Vincent, accompagné par l’Espérance de Saint-Vincent commandée par son fils Pétrissans de Hoyarsabal, fit route vers le Canada « au traficq de peaulx et autres marchandises avec les sauvages ». À cet effet, ils transportaient dans les cales 200 chaudrons de cuivre, 2 000 couteaux, 50 haches et un nombre indéterminé d’épées provenant des régions métallurgiques du Pays Basque. La nature de son entreprise était polyvalente et devait s’adapter au terrain; l’attente entre l’une et l’autre vague de baleines pouvait être rentabilisée par la pêche à la morue ou par le troc avec les indigènes. Cependant, arrivé à destination, un accident priva Michau de son navire pour le retour. C’est ainsi que lui et une partie de l’équipage se virent forcés de passer l’hiver dans l’île avec leurs vivres. Que l’on sache, ce fut le premier Européen à effectuer un hivernage dans la vallée du Saint-Laurent après le voyage de Cartier. Une bonne partie de la charge du navire et quelques marins rentrèrent sur le bateau de Pétrissans, qui reviendrait à la saison suivante pour rechercher les hivernants. Aucune donnée ne permet de localiser le lieu du naufrage de la Marie de Saint-Vincent et son épave repose sur le fond marin canadien qui renferme une si longue mémoire navale basque. Dans les ports anciennement appelés Butus et Chateo (les toponymes actuels sont Red Bay et Chateau Bay), certaines épaves gisent à une si faible profondeur qu’elles sont visibles depuis la surface.

      Deux années plus tard, en 1586, Michau se procure 200 chaudrons en cuivre, et autant l’année suivante, de nouveau destinés aux échanges « avec les sauvages du Canada ». En 1587, il envoie son neveu Johannis Dagorrette acheter 50 000 perles destinées au commerce avec les Amérindiens. Ces perles passeront de main en main et de tribu en tribu. On en a suivi la trace jusqu’à l’extrémité occidentale des Grands Lacs, à trois mille kilomètres de l’Atlantique. C’est au pilote Martin de Hoyarsabal, frère de Michau, que l’on doit le premier routier du golfe du Saint-Laurent, qui porte curieusement un titre romanesque : Les voyages aventureux du capitaine Martin de Hoyarsabal. Une grande part des informations pratiques sur la navigation dans la zone (les accidents géographiques de référence, les zones dangereuses à esquiver, les points d’eau douce, les rades protégées des vents et courants, etc.) s’étaient jusque-là transmises oralement, d’équipage à équipage. C’est donc un témoignage écrit émanant directement de cette tradition qui nous est présenté dans ce document publié en 1579. Un demi-siècle plus tard il sera complété, corrigé et traduit en basque par Pierre Detcheverry : Itxasoco Nabigacionecoa. Un autre membre de la famille, appelé aussi Martin de Hoyarsabal, s’inscrira dans l’Histoire comme intermédiaire dans le rachat de navires capturés par les corsaires.

      Le lieu où probablement campèrent Hoyarsabal et les siens a été récemment l’objet d’une particulière attention de la part des archéologues. Tout au long des années 1990, une équipe dirigée par Laurier Turgeon entreprit des excavations à différents points de l’île qui mirent à jour quatre fours construits pour fondre la graisse des baleines. De plus, on a retrouvé des zones d’occupation contenant des ustensiles métalliques, des fragments de vaisselle en céramique et en verre, des morceaux de tuile recouverts de graisse carbonisée, des clous en fer forgé, des projectiles en plomb et des pointes de harpons. Tous ces vestiges peuvent être datés de la seconde moitié du XVIe siècle.

      Mais l’information la plus importante a été la découverte de vestiges basques en association avec des objets amérindiens, déterrés dans une même couche stratigraphique, circonstance qui permet d’établir avec sûreté la rencontre entre Européens et Autochtones sur l’île à des fins d’échanges et de commerce. Sur le Site Hoyarsabal on a trouvé plusieurs de ces perles acquises à Bordeaux pour le troc avec les « sauvages », avec des pointes de flèches et des fragments d’outils de la région de Témiscouata. À l’échelle métaphorique actuelle, cette découverte équivaudrait au trésor caché que les Basques abandonnèrent là-bas, il y a de cela cinq siècles.

      L’île représente un des plus anciens lieux d’occupation européenne en Amérique du Nord où l’archéologie est en mesure de confirmer l’existence de contacts commerciaux entre Européens et Autochtones. La relation entre les Basques et les différents peuples autochtones (Algonquins, Montagnais, Micmacs, Iroquois, Étchemins et autres) fut amicale et enrichissante des deux côtés. Il y eut collaboration dans la pêche et dans la fonte des huiles, mais cette interaction servit surtout à introduire sur les marchés européens les peaux nord-américaines.

      La relation entre les Basques et les indigènes nous offre d’autres détails intéressants. La nature propre des Basques, leur bravoure et, en définitive, le caractère titanique de leur aventure, laissèrent une profonde trace dans l’imaginaire cosmogonique de certaines tribus autochtones. C’est ainsi que parmi les mythes fondateurs des Besiamites, une branche des Montagnards, l’origine de leur peuple se situe dans l’union entre un pêcheur basque et une femme amérindienne.

      Dans l’ordre des choses plus tangibles, il se produisit forcément une fertile osmose culturelle et linguistique. S’il fallait survivre à l’hiver des Terres Neuves, la seule façon était d’obtenir l’aide des Autochtones et même de se réfugier dans leurs villages. Cette possibilité fut encouragée dans certains cas quand les mousses et jeunes marins étaient invités à vivre avec les « sauvages » afin d’apprendre leur langue. Il semblerait qu’il se passait plutôt le contraire : les Indiens apprenaient le vocabulaire basque et l’intégraient dans une sorte de lingua franca utilisée pour communiquer avec les Blancs. Pierre de Lancre, persécuteur de sorcières, s’en plaignait dans un rapport de 1613 : « Les Canadiens ne commercent avec les Français dans aucune autre langue que la langue basque. » Il est curieux qu’un thème aussi surprenant ne soit pas sorti de l’étroit domaine académique des philologues et des linguistes. Car il aurait été rigoureusement vraisemblable qu’un Algonquin, par exemple, s’adresse à un officier français de la façon suivante : Ania kir capitana, « Mon frère, es-tu le capitaine? » (cf. Lejeune v : 123) ou Aoti chabaya, « C’est la façon de faire des sauvages » (cf. Biard iii : 123) dans le film Le dernier des Mohicans.

      Il semblerait que, quand les baleiniers basques demandaient aux Amérindiens : Zermoduz?, « Comment vas-tu? », ceux-ci répondaient ce qu’ils avaient entendu si fréquemment : Apaisak obeto!, « Les curés vivent mieux! ». Ils contribuaient ainsi sans le savoir à la survivance d’une vieille blague anticléricale. Il ne fait aucun doute qu’étant donné leur candeur manifeste, le Grand Manitou ne leur en tiendrait pas rigueur! 

Joan Fontcuberta ©2003



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